Réflexions

De la nécessité du théâtre

C. DAVID

« Les savants et les gestionnaires sont préposés, par les sociétés occidentales, à l’entreprise d’éliminer le mystère et la tragédie… Le management est porté par la pensée occidentale qui dit : Dieu est mort, le pouvoir est injuste, l’industrie sera le gouvernement des choses… Un monde vient, enfin géré, simplement géré, la politique devenue une technique et la tragédie liquidée comme on renonce à l’absurde. Ainsi croyons-nous, en croyants d’aujourd’hui, pour vivre et survivre »

La fabrique de l’homme occidental   Pierre Legendre*

 

*–Professeur de Droit, agrégé de Droit romain et d’Histoire du Droit à l’Université de Paris 1 et Directeur d’études à l’École Pratique de Hautes Études–.

 

 

En effet, pour l’être parlant venir au monde n’est pas seulement naître à ses parents. C’est naître à l’humanité. Cette « seconde naissance » est ainsi naître, tel le baptême, à ce qui le dépasse, lui et ses parents, naître aux fondements de l’humanisation tout autant qu’un groupe humain lui-même.

 

«  Toute société produit la vision du principe, un au-delà de la foule des morts, la mise en scène des origines qui sen d’écran à l’homme contre l’Abîme, et lui sert de miroir il se voit naissant, vivant, mourant dans des récits mythologiques, religieux, historiques »  (P. Legendre, id.) ou même scientifiques et donc mis en scène dans le théâtre entre autre. 

 

Ainsi « fabriquer » l’homme c’est lui apprendre tout autant à se séparer de son origine, de lui-même, de ses actes et donc lui enseigner la limite ; c’est mettre en scène l’idée du père, adresser aux fils, de l’un et l’autre sexe l’interdit… et ceci fut mis en scène par les Grecs avec l’œdipe Roi de Sophocle par exemple ! Ainsi l’être parlant va devoir mourir à quelque chose pour vivre, il l’apprend par la parole, elle lui dit le ce « qu’il doit » de la Loi. Pour que l’homme ne meure pas, il ne doit pas rester collé à l’image de sa mère (Œdipe Roi) ou ce qui renvoie au même collé à lui-même (Narcisse) à l’image de lui-même. Les sociétés ont donc fabriqué les édifices du rapport à la Vérité : c’est-à-dire les textes écrits, les paroles transmises, les mythes, la poésie tragique, les mises en scène qui le marquent de l’interdit de tuer.

 

L’humanisation c’est donc cela : la mise en scène qui construit le rapport au père, à l’autre, à la cité, à l’étranger, à l’au-delà… à ce qui représente l’altérité en tant que principe de vie.

 

Nous savons au moins depuis les grecs la place du théâtre dans cette immense et essentielle possibilité de décentrement qui aide tout sujet à symboliser cette séparation essentielle à la vie.

« II est dit, partout dans l’humanité, que l’homme doit se séparer; il lui est infligé comme loi de l’espèce la douleur d’apprendre la limite, la nécessité d’une mort qui n’est ni le meurtre de soi, ni le meurtre d’un autre »    P. Legendre, op cit.

 

Et ce n’est pas au pouvoir de la société capitaliste d’inventer les moyens de fabriquer une impasse à cette question, la violence d’aujourd’hui n’est autre que la résurgence de cette question que l’on a voulu masquer.

 

Le Théâtre est le merveilleux moyen de mettre en scène tant sur le mode comique que sur le mode tragique cette question dont l’humain est tout autant pétri que traversé ! ..

 

Notre temps voudrait bien faire croire que le théâtre n’est qu’illusion et jeu d’imaginaire car 1a mise en scène qu’il représente vient subvertir le monde du management capitaliste faisant croire au bonheur, alors qu’il est plus nécessaire que jamais pour perpétuer cette séparation vitale et permettre la représentation du drame humain. Sait-on encore que Freud avait appelé le lieu de l’inconscient : « l’autre scène » !

 

L’homme peut donc se séparer de son acte, de son histoire, de ses peurs à l’approche de ces limites qui pourtant lui sont essentielles à connaître et surtout à représenter. Ainsi se joue à la scène le drame personnel, le drame familial, le drame de la cité, le drame social, le drame contemporain du désêtre… Ainsi peu à peu se fonde la possibilité à cet être de langage de prendre place, de prendre sa place, de devenir acteur et de transmettre à son tour en tant qu’homme ou femme toute la perspective de l’histoire humaine dont notre société ne cesse de vouloir recouvrir les fondements et les principes. Il ne saurait y avoir d’arrangement ni de compromis avec la mort, avec la naissance, avec la filiation. Seule la mise en représentation permet de nous faire vivre; passage à l’au-delà de soi-même qui donne toute sa valeur à l’histoire même du théâtre…

 

 

 

C. DAVID

Le 8 février 1997